Dans un jardin tout près du mien vivait un gnome, appelé Huck Licklack, qui se terrait, seul dans son terrier. Il dormait, rêvait, mangeait, buvait la rosée de chaque matin, seul dans son terrier. Il n'avait nul besoin d'en sortir, et l'idée ne lui vint jamais.
Et, la seule fois où il en sortit de sa vie, ce ne fut que par obligation. Et oui, il est bien rare que ce soient nos choix qui nous transforment. Ce sont bel et bien les circonstances, et rien, rien d'autre.
Un jour qu'il était à table, buvant sa plus vieiile cuvée de rosée, face à une assiette bien pleine, résonna un grand bruit à l'extérieur. Il en sursauta, puis se décida à entrebailler sa porte, pour découvrir de quoi il s'agissait. Il vit devant lui une énorme grenouille bien verte, prise de convulsions. Epilepsie ? Non, non, non. Bien loin de tout cela. Elle dansait. Elle s'approcha du pauvre gnome dans un bond, et le saisit bien vite avec l'une de ses pattes (et oui, il avait eu la sotte idée de sortir complètement de son terrier, malgré son effroi et sa surprise). La grenouille traîna le misérable gnome bien vite vers la mare un peu plus loin.
Là-bas, elle le lâcha enfin, et le laissa étendu au milieu des joncs, à la portée de toutes les créatures qui traînaient autour de cette petite mare. La grenouille était enfin partie. Huck se leva, et tomba nez à nez avec une oie, une bête avec un air stupide qui, si elle n'avait pas été d'une belle taille par rapport à lui, l'aurait bien fait rire. La bestiole claqua son bec, libérant ces mots, destinés au gnome pétrifié de terreur, s'abstenant de rire du regard crétin de l'oie.
"Mais, que faites vous ici ? A t-on idée d'entrer ainsi chez les gens, sans se faire connaître ???? Allez vous-en, petite larve, je ne vous connais pas !"
Le gnome détala aussi vite qu'il le put, entendant claquer de colère ce bec derrière lui. Cette vilaine oie avait ce côté féminin stupide, vous savez, celui que l'on croit voir chez ces femmes qui vous prennent de haut, avec des tonnes et des tonnes de maquillage sur les joues. Et pour tout dire, cette oie avait tout cela, même le maquillage et le sac à main.
Le gnome parvint, essouflé, en face d'un lièvre de belle taille, en costume avec cravate et redingote. Il avait sur le nez une paire de lorgnons brillants, qui lui donnait un air particulièrement intelligent. Lui aussi avait un air particulièrement hautain, et faisait comme s'il en savait beaucoup plus que les autres, et d'après lui, il avait infiniment plus de chances de finir à l'Académie Française qu'en civet.
Il dit au pauvre gnome:
"Halte-là. N'espérez pas fuir ainsi, jeune homme.
- Mais, c'est que comprenez-vous, je suis pressé.
- Pressé ?
- Oui. Voyez vous, je suis poursuivi par une oie.
- Je n'en vois aucune.
- Alors, c'est qu'elle a abandonné la poursuite.
- Alors, pourquoi courez vous ?
- Je vous l'ai dit, j'était poursuivi par une oie, et je n'ai pas eu le temps de voir si ...
- Vous êtes un lâche doublé d'un imbécile. D'une parce qu'on ne fuit pas ainsi sans combattre, et de deux parce que vous n'avez point vu que cette créature avait laissé tomber.
- Mais, dans pareilles circonstances ...
- Taisez vous, laissez-moi parler."
Il partit dans une longue discussion moralisatrice dont le but évident était de réprimander le gnome. Ce dernier n'en attendit pas la fin pour parir.Le lièvre ne faisait plus attention à Huck, tout absorbé qu'il était par son monologue.
Huck se dépêcha d'aller vers une étrange zone d'ombre qu'il y avait un peu plus loin dans l'herbe. Ils s'assit, fatigué aussi bien physiquement que moralement par ces personnages tous plus détestables les uns que les autres. Alors, au dessus de lui se mirent à crier des légions d'oiseaux divers autour de leurs nids qui étaient dans l'arbre à l'ombre duquel s'était assis le gnome. Celui-ci s'en prit plein les oreilles, et eut bien vite assez des cette bande d'oiseaux bruyants. Il repartit alors, les oreilles harcelées par ces piaillements.
Il alla vers une petite motte de terre (n'oublions pas que, dans ses proportions, c'est une montagne) noire. Il tremblait de tout son corps, et il entendait son pas résonner bruyamment sur le sol qui vavit été creusé abondemment par une quelconque créature infernale et myope. Et, brusquement, une énorme tête jaillit de la motte. La créature, une taupe, portait un casque de spéléologue sur la tête. Elle hurlait terriblement fort :
"CESSEZ CE BRUIT !!!!!!!! JE DETESTE LE BRUIT !!!!!!! QUAND JE DORS, J'AIMERAIS N'ENTENDRE QUE LE SILENCE. SILEEEEEEEEEEENCE !!!!!!!!"
Et oui. Le monde est fait de paradoxes. Ce sont ce qui en supportent le moins qui en font le plus. Le pauvre gnome repartit en courant, vers un petit buisson décoré abondemment de petites baies bleues.
Là, il vit une superbe toile, éblouissante comme la lune les plus belles nuits de l'année, un véritable tableau de soie brillante. Au centre, une énorme araignée noire, aux courbes séduisantes, aux formes attirantes. Ses pattes étaient longues, fines, et n'avaient rien à envier aux jambes des plus belles humaines. Seulement, elle en avait huit. De superbes yeux, profonds, plus encore que ceux des humaines. Seulement, elle en avait six, en grappe. Le gnome la regardait, vaguement (quel euphémisme!) séduit. L'araignée vint à son nieveau, tout en douceur et en agilité. Et brusquement, elle se mit à danser. Hypnotisé par la belle, il se mit lui aussi à danser. Seulement, au fur et à mesure, l'araignée accélérait. Huck était obligé d'en faire de même. Ils atteinrent bientôt une rapidité inégalée dans leur danse. Le pauvre gnome allait en mourir d'épuisement. C'était en fait, depuis le début, le but de l'araignée, ignoble séductrice qui tue toute personne "tombée dans ses filets" au sens figuré du terme, comme au sens propre.
Seulement, un pas lourd fit trembler le sol, et bientôt, un pied écrasa cette sorcière. Le gnome tomba, essoufflé, ne pouvant plus bouger. Il regarda ce qui était arrivé. Deux nains de jardin énormes semblables en tout point. Ils avaient les mains derrière le dos, et tenaient chacun une grosse matraque. Leurs joues étaient rouges (la rosée avait aidé), et formainent un contraste saisissant avec lleur barbe. Ils faisaient partie de la Patrouyille du Jardin, qui veille à l'ordre dans les jardins lorsque l'homme n'y fait pas attention. Ils dirent d'une même voie:
"Dégagez. Vous encombrez la circulation.
- Mais, je viens de me faire attaquer, répondit Huck !
- Ah oui ? dirent-ils en sortant des callepins. Par qui, par quoi ?
- Oh, ça n'a plus guère d'importance.
- Bon. Par contre, vous allez devoir avoir un procès verbal.
- Un quoi ?
- Beien oui: vous traînez en pleine voie publique, vous gênez.
- Mais je n'ai rien fait !
- Ah ! Ne nous répondez pas ainsi ! Ou nous vous emmenons au poste !
- Mais, mais ...
- Au fait, êtes vous en situation régulière ??"
Le gnome se releva, prit ses jambes à son cou, pursuivi par les deux objets de terre cuite peinte. Il courut, courut. Il parvint bientôt dans un gigantesque potager. Apparut une jeune fille, éblouissante tet lumineuse, éclairant la terre noire. Elle portait une petite robe dorée, et était véritablement aussi éblouissante qu'un soleil. Elle attrapa le gnome par la main, et l'emmena vers ... vers ... vers ... un chou. Une petite porte dorée y figurait.La fée l'ouvrit, et pénétra vite, ainsi que le pauvre Huck.
En fait, l'intérieur était ... bizarre. Un vrai palace, cette maison cachée dans un chou. Des meubles splendides, des miroirs superbes. Mais ... cela ne colle pas. Cela ressemblait à un vrai Versailles, et par les fenêtres, on vayait... un parc gigantesque derrière une cour de marbre ... Non, il y a un problème, ça doit être la fatigue, pensa le gnome. Il s'endormit bien vite sur le siège où il s'était assis. La fée le regarda, avec un large sourire.
"Pauvre gnome. Tu as fait l'expérience du monde entier en une journée. Pauvre, pauvre gnome. Rentre chez toi."
Peu après, il se réveilla ... dans son terrier.
Got a black magic woman ! The sexiest pearl in the world !

